A propos

Analyse d’un scénario probable pour le second tour des élections présidentielles française 2017.

Comment l’adhésion ou l’opposition molle peut faire perdre une élection ?

Les auteurs

Alexandre Delanoë, sociologue et développeur, est Ingénieur de Recherche au CNRS, laboratoire Institut des Systèmes Complexes de Paris Île de France (ISC-PIF)

Données mises à jour

Les données de cet article ont été mises à jour après le débat dans une brève sur ce site.

“Elle n’arrivera pas à combler l’écart de 20 points” (Propos rapporté)

Au cours du déjeuner, mon convive me dit à propos du vote des électeurs français:

Pour le moment, il y en a 60% qui votent pour Emmanuel Macron et 40% qui votent pour Marine Le Pen (MLP). Il y a donc un écart de 20% entre les deux. […] Je me dis qu’elle n’arrivera pas à combler cet écart.

Une grande majorité pense effectivement que le “Macron” va gagner face à la “Marine” comme le confirme le sondage Opinion Way du 25-27 avril 2017. En d’autres termes, nombreux sont les électeurs français qui pensent qu’Emmanuel Macron (EM) a suffisamment d’avance pour qu’il ne soit pas inquiété de perdre l’élection face à Marine Le Pen (MLP).

Or le scénario de la défaite de EM et donc celui de la victoire de MLP n’est pas impossible: il est en effet devenu probable et calculable.

En voici les raisons d’un point de vue rigoureusement méthodologique, et ne faisant pas intervenir le moindre jugement politique pour l’un ou l’autre candidat. L’objectif est d’évaluer la probabilité de réalisation d’un scénario qui semble à ce jour imprévisible pour une majorité des électeurs français.

Paradoxalement, c’est parce que ce scénario est jugé peu prévisible qu’il devient encore plus probable.

 

20 points qui en font 10 et 10 (pour l‘un et pour l’autre)

Tout d’abord, l’écart entre les deux candidats n’est pas de 20 points mais il est de 10 points :

un point gagné en vaut deux puisqu’un point gagné pour l’un est un point perdu pour l’autre.

Un point en vaut deux.

Prendre un point à un candidat et le rajouter à l’autre (un vote) produit un écart de 2.

(Le vote blanc compte un et son impact, non négligeable, sera analysé plus loin dans cet article).

10 qui font déjà un peu moins de 10 (depuis peu)

Les sondages mis à jour au 2 mai 2017 donnent en moyenne  59% des intentions de vote pour EM et 41% pour MLP.

L’écart est donc de moins de 10 points.

Or, l’arrondi à la dizaine supérieure ou inférieure peut-être trompeur, non seulement pour la prise en compte de la marge d’erreur, mais aussi pour en apprécier la tendance.

9 qui peuvent en faire 7.5 ou 10.5 (avec la marge d’erreur)

Si l’on prend en compte la marge d’erreur moyenne des sondages, il convient de préciser:

  • c’est 59 et plus ou moins 1,5 points pour EM
  • c’est 41 et plus ou moins 1,5 pour MLP.

L’écart se réduit entre 7.5 points et 10.5 points puisque l’estimation photographique des intentions de vote donnent EM entre 57.5 et 60.5 et 39.5 et 42.5 pour MLP.

7.5 ou 10.5 qui tendent à diminuer (dans plusieurs jours)

Ensuite, il faut prendre en compte le fait que les intentions de vote ne sont pas stables : elles sont dynamiques.

Un sondage est une intention de vote à un temps T, comme une photographie, alors qu’une tendance, telle une vidéo, est la séquence des intentions sur une période définie.

Lors des discussions les avis changent.

Un indécis peut se faire influencer par le groupe (mais un inflexible reste fixé dans sa position)[1][2].

Pour observer la tendance, les sondages de l’entre-deux tour répertoriés et archivés sur la page Wikipedia sont rentrés dans un logiciel développé pour cet article. Lorsque plusieurs sondages sont réalisés le même jour, la moyenne des sondages du même jour est prise en compte.

Une droite est tracée pour marquer la tendance. La pente de la droite est négative (en décroissance) pour EM. La pente de la tendance est positive (en croissance) pour MLP.

Cette pente est la traduction de l’impact sur l’électorat des deux candidats à l’issue de leur première semaine de campagne.

Un écart qui devient négligeable (ou égal à zéro)

Paradoxe

Une grande majorité pense que le favori va gagner

mais une faible majorité souhaite qu’il gagne.

Sondage Opinion Way 25-27 avril 2017

Différence entre croyance et volonté

L’intention de vote doit être pondérée par une adhésion plus ou moins forte pour l’un et par une opposition plus ou moins forte pour l’autre.

C’est la différence entre l’intention de vote et l’adhésion ou l’opposition (pour un candidat).

C’est aussi le résultat de l’activité différentielle estimée entre la croyance et la volonté.

  • Sur 10 électeurs de MLP, 9 veulent vraiment qu’elle gagne.
  • Sur 10 électeurs de EM, un peu moins de 7 veulent vraiment qu’il gagne.

Cette différence d’engagement aboutit à une abstention ou à des votes blancs.

En d’autres termes c’est une abstention différenciée  ou inavouée selon Serge Galam.

L’effet de cette abstention peut être modélisée. En partant de l’hypothèse d’une abstention différenciée qui n’apparaît pas être forcément excessive, le résultat est inattendu.

Avec les données des sondages actuels, une abstention différenciée de seulement 66% pour EM et de 90% pour MLP donnerait cette dernière gagnante juste le jour de l’élection.

Un écart négligeable qui devient un coup de dé pour le jour J.

Si au départ les intentions de vote étaient favorables par définition à un “favori”, en revanche, la mollesse tendancielle des intentions de vote pour lui peut conduire à une incertitude le jour de l’élection:

  • En d’autres termes, et rigoureusement, l’incertitude peut devenir certaine.
  • Ou encore: l’improbable devient prévisible.

Répétition de l’histoire et histoire de répétition

L’élection démocratique devient un problème de coordination (voir l’article “vote utile ou concours de beauté” par David Chavalarias).

Un problème de coordination est aussi un problème d’estimation de la direction et de la force d’un mouvement en marche (“quel est le vote utile?”).

A quelle date les tendances peuvent-elles se croiser? Jamais ou peut-être le jour J ?

L’apparente stabilité du mouvement que renvoient les sondages actuellement peut aboutir à un autre effet qu’au premier tour: un effet de surprise d’autant qu’il n’y aura pas de sondage la veille de l’élection. La dynamique lente peut être masquée et traduite dans les urnes.

La tortue peut paraître lente, le lièvre peut paraître plus rapide mais la manière de courir importe peu dans un problème de coordination. Les électeurs et un candidat doivent se rencontrer: il convient de franchir la ligne d’arrivée ensemble au bon moment, le jour J.

Les grands événements ne tiennent qu’à un cheveu, en voici la preuve.

Les grands événements sont aussi parfois soumis à la répétition.

La première fois, en 2002, le second tour fut vécu comme une tragédie. Si l’adhésion à J. Chirac était faible, l’opposition à Jean-Marie Le Pen était forte.

Cette seconde fois, en 2017, en raison de la mollesse à la fois de l’adhésion et de l’opposition, alors cette élection peut rester dans les mémoires comme une farce.

Morale de l’histoire

C’est parce que ce scénario est jugé peu prévisible qu’il devient encore plus probable.

En revanche, si ce scénario devient prévisible alors il peut devenir improbable.

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